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 "Les dieux" par Alain (Émile Chartier) (1868-1951)

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florence_yvonne
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MessageSujet: "Les dieux" par Alain (Émile Chartier) (1868-1951)   Jeu 2 Aoû 2007 - 17:00

Bon, je sais, c'est long, mais je ne vous ai posté que les extraits que je trouvais intéressants et qui méritaient à mon sens d'être commentés

Demander est le moyen. Savoir demander est le premier savoir. Et le langage, à parler exactement, est la plus ancienne méthode d'action. Cela commence au cri, qui est d'abord la seule puissance de l'enfant, puissance qui meut de loin et sans contact L'école du vouloir, c'est la persuasion. Reconnaître, sourire, nommer, est même souvent la condition pour obtenir une chose, qui sans cela est montrée seulement et refusée. Il le faut bien. La politesse est moyen et outil bien avant l'arc et la flèche. Et ce pouvoir des noms reste mêlé à nos pouvoirs physiques. Nous parlons aux choses. Vainement on considérera le langage de tous les côtés ; on n'arrivera pas à comprendre assez que le langage est toujours notre premier essai de connaître ou de changer quoi que ce soit. Et la condition inévitable de nommer avant de connaître expliquerait tous les détours du savoir. Nous parlons et racontons, aux autres et à nous-mêmes. Notre vie pensante est premièrement un discours, qui traverse même le sommeil. Mais ce qui est surtout à remarquer, c'est une avance du discours sur la pensée ; ce qui serait peu croyable, si l'on ne comprenait pas que l'enfant parle naturellement avant de savoir ce qu'il dit. Analysez le dialogue entre la mère et l'enfant, vous verrez que l'enfant renvoie les mots comme des balles, et admire qu'il s'entende lui-même comme il entend l'autre ; cette sorte d'écho est le premier sens du langage, et le sera toujours.
........
Que l'homme et surtout l'enfant voient partout des hommes et des volontés d'homme et des caprices d'homme, ce n'est vrai qu'en gros ; et, si l'on regarde de près, ce n'est pas vrai du tout. L'enfant, de même que l'homme, ne voit jamais que le monde comme il se montre, et le monde se montre comme il doit, je dirais même comme il est. Mais le discours, qu'il soit récit, poésie ou prière, fait un autre monde, de choses, de bêtes, et d'hommes, et de tout ce qu'on peut nommer ; un monde qui n'apparaît jamais. La magie ne peut pas plus aisément évoquer un homme qu'une forêt. Le lien magique n'est pas d'un homme imaginaire aux choses qu'il nous donne et nous enlève ; il est du mot à la chose invisible et à l'homme invisible ; et cette présence que nous cherchons toujours derrière la présence résulte d'une impérieuse, disons même impériale, manière d'agir qui est la première pour tous. Je veux dire, en anticipant beaucoup, qu'il n'est pas moins mythologique de vouloir changer un homme par des paroles que de vouloir par même moyen, changer un rocher en source. Le monde réel des hommes est ce qu'il est, sourd et aveugle comme les rochers, et veut industrie, poulies et leviers, c'est-à-dire outils, essais, travail ; mais cela n'est pas découvert d'abord, et même cela est su plutôt que cru. Ce qui est cru, c'est le récit. On comprend sans doute assez maintenant pourquoi une apparition est toujours le récit d'une apparition, et que nul ne peut mieux, ici, que refaire le récit dans les mêmes termes ; cette constance importe, et l'enfant y tient beaucoup ; car c'est tout l'objet. On s'étonne du prodigieux effet des prières ; je ne pense pas qu'une prière soit jamais plus crue qu'un récit, et c'est déjà beaucoup. Au reste les contes sont des récits de prières exaucées ; la parole se confirme elle-même. Telle est la vertu des paroles.
......
Les guerres sont toutes de religion ; mais cela est refusé par tous. Il nous manque de savoir sur quoi nous nous trompons naturellement, et pourquoi. On aperçoit à ce tournant qu'il s'en faut bien que nos erreurs soient seulement souvenirs d'enfance.
Le spectacle du monde et la vie de société expliqueraient encore tous les pièges d'imagination, et tous les degrés de religion, qui sont toujours tous ensemble dans la moindre de nos pensées. Seulement l'enfance est plus à découvert ; et par l'enfance nous comprenons que nous sommes tous mal partis et qu'il n'en peut être autrement. C'est seulement en ce sens que le secret des dieux se trouve dans les contes ; et cette première richesse a été amplement développée, d'après la situation bourgeoise. Mais je dois dire maintenant, ce qui apparaîtra à sa place dans le développement même, que la situation bourgeoise, et déjà l'enfantine, développe aussi de précieuses idées, sans lesquelles l'adhérente pensée prolétarienne, celle qui se, trompe le moins, ne serait jamais parvenue à la conscience d'elle-même. L'animal ne se trompe jamais ; l'animal n'a point d'autels, ni de statues, ni de faux dieux ; c'est pourquoi il dort et dormira toujours.
............
Toutes ces choses que je viens de dire, la plante les sait mieux que nous. Elle fleurit sous la neige même. L'arbre montre plus de sagesse, car il attend. Modèles d'espérance et de prudence, ce que signifient les couronnes. Aux uns, c'est la fécondité et même le trop qui est signe ; à nous autres, c'est la maigre fleur, qui signifie moins puissance que savoir, et moins richesse que foi. Ces deux signes sont d'importance ; le premier éveille les passions, et le second l'esprit que je veux d'abord considérer, dans ce paisible regard de l'anémone et de la violette. Aussi dans ces oiseaux gracieux, merle, coucou, loriot, rossignol, qui nous font part du printemps. Le canard, la grue, l'hirondelle écrivent leurs signes dans le ciel. Nos poules pondent déjà dans le froid, et les premiers nids sont toujours avant nos pensées de nid. Ce joyeux ménage des plantes et des animaux nous est divin, c'est-à-dire devin. Aussi l'idée de chercher l'avenir au vol des oiseaux est aussi ancienne que l'homme. Outre cela, la prudence
quotidienne des bêtes, qui se voit dans leurs travaux et dans leurs moindres actions, conduit à l'idée d'une autre sagesse bien plus simple que la nôtre, et qui éclairera par la suite le dessous de la nôtre. Tels sont les animaux vus de loin.
......
L'animal domestique est donc comme un miroir de perfidie. On le craint parce qu'il nous devrait craindre. On le sert, on le croit, on lui obéit, on le tuera, on le mangera. Ce mélange est de ceux qui ont irrité la pensée ; et je vois que la pensée n'est pas encore apaisée. Une idée de faute et d'hypocrisie se trouve certainement par là. Sans aucun doute il faut un haut degré de
sympathie, si l'on veut dresser ; et tous les dresseurs imitent autant qu'ils peuvent, comme cette meneuse de dindons de fabrique anglaise, qui va devant avec un grand manteau noir et un chapeau rouge. Ce genre de politesse a transformé en ornement le vêtement de fourrure ou de plume ; et l'imitation du langage animal va encore mieux de soi. D'où l'on vient à nommer tel homme le Bison, tel autre le Loup, tel autre le Perroquet. Et, parce que le métier de dresseur, comme tous les métiers agrestes, se fixe dans une famille, on comprend à peu près le totem, au moins comme langage, et l'interdiction, selon la caste, de manger telle chair. Mais ce ne sont que des petits morceaux de la coutume agreste. Dans le fait les animaux furent des dieux partout ; l'Homme-Dieu seul pouvait effacer ce culte, quand la politique gouverna l'agriculture, et encore mieux quand l'esclave jugea la politique. La séparation de l'homme et de l'animal est un grand fait de religion, et qui se développe encore, mais non sans hésitation et retours, on dirait presque non sans regrets. L'homme-loup des sculpteurs, et la sirène de nos métaphores, en témoignent encore, et la chimère plus subtilement, par le sens que ce mot a pris. On ne peut épuiser cette immense idée ; il suffira d'y toucher par degrés, et avec précaution. Ces croyances natives sont, par leur nature même, à chaque instant reprises et repoussées, comme est notre amitié pour le chat.


Dernière édition par le Jeu 2 Aoû 2007 - 17:53, édité 3 fois
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florence_yvonne
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MessageSujet: Re: "Les dieux" par Alain (Émile Chartier) (1868-1951)   Jeu 2 Aoû 2007 - 17:20

Plus profondément, il n'est point permis de supposer l'esprit dans les bêtes, car cette pensée n'a point d'issue. Tout l'ordre serait aussitôt menacé si l'on osait croire que le petit veau aime sa mère, ou qu'il craint la mort, ou seulement qu'il voit l'homme. L'oeil animal n'est pas un oeil. L'oeil esclave non plus n'est pas un oeil, et le tyran n'aime pas le voir ; toutefois en ce cas, qui est tout politique, on imagine aisément la haine, la crainte, l'espérance ; au lieu que devant l'animal on repousse toutes ces choses, dessinant et achevant au contraire l'impénétrable, l'imperméable forme. On s'arme ici de piété, contre une pensée importune ; et encore une fois la prière agreste est un monstre d'inattention. C'est aux travaux sur la bête que l'homme apprend à ne pas penser. Il se détourne ; et il y a du fanatisme dans ce mouvement. L'animal ne peut être un ami, ni même un ennemi ; n'en parlons plus, parlons d'autre chose, ou parlons sans penser. L'homme le doigt sur les lèvres, c'est le silence de pensée qu'il impose d'abord à la nature ; c'est le droit refusé. Cette dureté, ce mouvement d'épaule, ce travail repris, cet arrêt des pensées est dans tout geste de religion. Le rite est un impénétrable refus ; le Sphinx, de toute façon, figure les anciens dieux.
...................
L'homme se retient. Il ne mange pas comme les bêtes, car il voudrait alors être pire qu'elles. Il ne tue point non plus comme les bêtes. Le sacrifice d'un boeuf à Jupiter ou à Neptune est absurde à première réflexion ; car Jupiter vit d'ambroisie ; et, au reste, après avoir brûlé quelques poils, on mange très bien l'animal. C'est que le sacrifice est moins une offrande qu'une manière de tuer ; et ce qui est sacrifié, comme il convient, c'est l'ivresse de tuer, le bain de sang et d'entrailles, et autres horreurs qui tuent le tueur. Par meilleure réflexion il faut donc admirer au contraire, comme une pratique de raison, ce prélude du repas, et cette franchise d'amener au jour la boucherie et la cuisine, et de les faire cérémonieusement. Et ce n'est qu'artifice, non pas tout à fait artifice, si l'on imagine que le dieu politique est le témoin et l'ordonnateur de ces choses. C'est porter la politesse jusqu'à son extrême contraire ; et la politesse, en cette situation difficile, est toujours très ornée. C'est pourquoi les cornes de la génisse sont dorées, pourquoi les bandelettes sont nouées, pourquoi c'est le prêtre ou le chef qui porte le coup ; et c'est mauvais présage si le coup ne tue pas net. La force est prise à ce piège, et civilisée au plus près. Nous sommes barbares à côté, par hypocrisie ; nous ne voulons pas voir tuer ; nous mettons toute notre politesse dans le manger. Toutefois elle est encore la même ; car il n'est pas séant d'empoigner son couteau comme pour tuer encore une fois le boeuf en daube ou le poulet rôti. Découper les viandes était un haut emploi du palais, il n'y a pas longtemps ; et c'est encore un geste de danseur.
.............
La métaphore est essentielle à la religion de l'esprit, par ceci que, tous les degrés de la religion étant ensemble, la dignité de l'esprit ne peut être sauvée que s'il maintient les images au niveau de l'apparence. Tel est le sens des figures, et ce sens est en effet prophétique, car elles ne cessent d'annoncer un autre ordre et un avènement. Mais, plus humainement prises, les métaphores ont aussi le pouvoir de remuer tout l'homme, et d'emmener même le corps
humain sur les routes du vrai. Si l'on comprend un peu cette union de l'âme et du corps, on s'étonnera moins de voir que la poésie fut partout la première pensée, et l'est encore. C'est que, par l'ambition de bien raisonner, les conditions réelles seront toujours oubliées. Danse et musique, en se subordonnant l'art dangereux de parler, rappelleront toujours l'homme à lui-même.
.............
L'erreur moderne, qui occupe peut-être quatre mille volumes, est de rechercher si la religion a été révélée, où et quand, et par quels témoins nous le savons. Il semble, par une piété détournée, et qui est l'impiété même, que, l'idée qui a été révélée ne sera vraie qu'autant qu'on aura prouvé que les circonstances mêmes dans lesquelles elle a été révélée furent réelles, et telles exactement qu'on les raconte. Cette preuve ne peut être donnée, car toute preuve de l'existence est une preuve d'expérience, et il n'y a point d'expérience du passé. Mais il y a mieux à dire. Personne ne demande si les arbres ont jamais cherché un roi ; personne ne demande si le renard a parlé au corbeau. Il s'agit de comprendre à neuf une idée qui a repris vie par le conte. Si le conte nous instruit, il est vrai comme peut l’être un conte. Que je sache ou non qu'Homère a existé, cela ne change pas les beautés de l'Iliade, ni ce que l'homme en peut tirer pour la connaissance des dieux et de soi. Jésus a nommé le pharisien ; je m'y reconnais ; je m'y juge ; cette manière de dire est attachée en moi, piquée en moi comme une flèche.
J'espère me tirer d'affaire en examinant d'abord si jésus a réellement dit cela, en me disant que si jésus n'a pas existé, ce qu'il a dit pourrait bien n'être pas vrai. C'est un essai d'ajournement. C'est une diversion qui a peut-être pour fin de rendre la religion inoffensive, je dis à ceux qui la pratiquent. Car on ne croit guère sur témoignages, et l'on amuse l'esprit à ce genre de critique. Cependant le sépulcre blanchi est quelque chose, et le pharisaïsme aussi ; il s'agit moins de savoir si c'est vrai que de savoir comment c'est vrai. Et si Jésus a enseigné qu'on ne peut à la fois avoir puissance royale, par armées ou argent, et sauver son âme, ce qui est à examiner ce n'est point si Jésus l'a dit à tel jour, mais s'il a dit vrai. Il est très vrai qu'il faut croire, et commencer par là, et d'abord s'y tenir, et toujours y revenir ; il est très vrai aussi qu'il faut penser ce que l'on croit, et que c'est là la pensée. Comte a médité souvent sur cette maxime de l'Imitation : « L'intelligence doit suivre la foi, ne jamais la précéder et ne jamais la rompre. » Cette maxime, que le lecteur est déjà préparé à comprendre, au lieu de s'en effaroucher peut-être, deviendra plus claire par l'exemple du Figuier, qui est une parabole assez connue.
Jésus avait soif et avise un figuier ; il n'y trouve point de figues ; et ce n'était pas la saison des figues. Aussitôt il le maudit et l'arbre est desséché. Cela ne passe point ; et notre exégète va chercher aussitôt de quel absurde copiste, ou de quelles lettres mal formées, est venue cette remarque que ce n'était point la saison des figues. Or, par une expérience bien des fois
renouvelée, j'ai appris à ne pas changer un texte à la légère, avant d'avoir essayé sérieusement de le comprendre. Car cette difficulté me pique, et, de ce qui me pique, il m'arrive souvent de tirer une grande et importante idée, que mes molles et abstraites pensées auraient négligée sans cela. En quoi je prétends être pieux et de vraie piété ; non que je jure d'accepter l'absurde, mais parce que je m'essaie à surmonter l'absurde apparence, ce qu'évidemment je ne puis faire si d'abord je la corrige. Cette méthode s'est trouvée bonne en ce casci. Car je me suis dit que, si ce n'était pas la saison des figues, ce n'est pas aussi de figuier qu'il s'agit, mais de moi-même et de mes frères les hommes. Aussitôt me voilà à chercher des hommes-figuiers, et je n'ai pas à chercher loin. Un homme disait il n’y a pas longtemps, en parlant de la guerre, que ce n'était pas alors la saison des figues, c'est-à-dire de la justice et de la vérité, mais que cette saison était maintenant venue. Et d'autres disent, plus simplement, que le bureau est fermé, et que l'infortuné devra revenir ; ou, mieux encore, que les crédits sont épuisés. À tout cela il n'y a rien à répondre, car c'est la nécessité extérieure qui commande, et, à bien regarder, l'ordre de puissance, l'ordre de César, qui toujours invoque et invoquera la nécessité contre la justice. Je ne puis présentement, je n'ai pas le temps, les circonstances sont plus fortes que moi et que vous. Attendons la saison des figues, c'est-à-dire le soleil et l'eau. Ces hommes s'excusent comme l'innocent figuier aurait pu faire. Et du coup la malédiction me traverse. N'est-ce pas toujours par les circonstances que l'on ajourne de rendre un dépôt ? Et c'est par les circonstances que le malheureux Jean Valjean essaie de se prouver à lui-même qu'il ne doit point aller se livrer à Arras, à la place de Champmathieu. Mais, dit le Seigneur, êtes-vous donc des figuiers, qui reçoivent tout du dehors, et rendent seulement les circonstances selon ce qu'ils savent faire ? Ou bien êtes vous des hommes, qui se savent et même qui se veulent libres de distribuer les réserves de leur être seulement selon eux ? Qui donc renonce à ce privilège ?
Pilate, le grand préfet, y renonce ; son esprit se lave comme le figuier. Y renoncerait-il absolument, expressément ? Je ne sais. Mais j'appelle Seigneur celui qui a rappelé violemment que la faute principale, et peut-être la seule, et de se démettre de la condition d'homme. Ce Seigneur est fort exigeant ; Jean Valjean l'écoute, et l'approuve, sans se demander si ce Seigneur qui a raison est né avant ou après tel autre homme, ou si seulement il est jamais né. Car il est plaisant de se dire qu'on pourrait bien vivre tous comme des figuiers
d'administration, faisant toute chose à date et selon l'édit des choses ou de César, et que même cela serait bien agréable, s'il n'y avait eu Jésus. Mais ce qu'a dit Jésus ne peut être retiré ; ce qui est une fois révélé ne peut être retiré.
Tournant et retournant cette idée, je m'aperçois que Jupiter est remplacé maintenant par une autre puissance, qui non seulement n'a pas puissance, qui non seulement refuse puissance, mais qui juge toute puissance, et même la conserve, rendant le sou à César, mais qui la juge, et lui refuse la plus haute valeur. Et le fait est que la puissance politique, ou si l'on veut militaire, n'est pas réellement, en valeur, supérieure à la puissance de la nature ; car c'est un fait de savoir si une puissance est puissance ; et, Rousseau l'a bien dit, les pistolets du voleur sont aussi une puissance. Leur doit-on respect ? Cette pensée du Contrat Social, absolument révolutionnaire, étonne sans éclairer. Il n'est pas sûr que Rousseau lui-même n'ait pas trop accordé à la nécessité extérieure ; car enfin cette nécessité ne fera pas qu'il soit bon de mentir publiquement ou sciemment, ou de tuer l'innocent, ou de ne point payer le travail. Cela se discute, et l'on n'y voit plus rien. J'aime mieux ce figuier, dans la solitude, loin de César et de cette nécessité maniée comme une arme, et qui me déporte, moi et mes pensées, d'instant en instant jusqu'au champ de bataille. Je suis bien assuré que l'ordre de la conscience, en Jean Valjean, ne le pousse pas de cette manière-là ; car bien loin de le détourner de penser par soi, tout seul et sans conseil, au contraire elle le lui ordonne ; elle le lui ordonne sans le forcer, comme ce prêtre de l'Otage qui dit à Sygne l'infortunée : « C'est à vous, à vous seule, de savoir si vous êtes obligée ; et Dieu lui-même ne vous demande pas ce sacrifice ; simplement il attend. Et si vous ne vous jugez point obligée, je vais vous absoudre au nom de Dieu. » Ainsi se présente, dans la révolution chrétienne, l'idée toute pure de la Libre pensée, qui méconnaît souvent ses origines, et qui, bien plus, ne s'est pas encore mesurée toute. Mais
j'avoue une fois de plus que, toutes les religions étant ensemble, le christianisme ne s'est jamais tout à fait lavé de puissance. Qu'il l'ait voulu et qu'il le veuille, c'est obscur selon la théologie, et clair et presque aveuglant par les images. Considérez longtemps la croix aux quatre chemins. C'est ce que j'appelle prier. Et, pour finir là-dessus, je dirai qu'il importe beaucoup qu'une religion soit idolâtre. En de pures idées elle n'est plus religion, et elle n'est pas grand'chose.
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florence_yvonne
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MessageSujet: Re: "Les dieux" par Alain (Émile Chartier) (1868-1951)   Jeu 2 Aoû 2007 - 17:28

Ce diable à mille formes est né de la plus haute religion ; il la suit comme l'ombre. Car que faire de tous les dieux végétaux et animaux, qui nous tiennent au ventre ? Et que faire de tous les dieux couronnés, qui nous tiennent au thorax ? Ils sont tous réels et trompeurs. Ils sont apparences, et apparences vraies. La pire est celle qui tient le mieux, car on devient roi. Le diable emporte Jésus sur la montagne et lui montre les puissances de la vallée, bois, terres, villes, qui sont à qui les veut. Ce n'est toujours qu'être bouc, mais avec chapeau doré et baudrier. Tout cela, c'est la tentation, et le vice ne manque jamais d'être récompensé. Ah ! malheureux hommes ! disait déjà Platon. Ils vont mal choisir. Tout les trompe. Qui ne voudrait être puissant afin de servir ses amis ? Cette voix n'a guère été entendue, qui nous avertit de notre propre être, et de l'esclavage où nous allons nous jeter. Le diable, ce bouc, nous parle mieux ; par ses déguisements, par ses soudaines apparitions, par les prodiges, par la facilité qu'il nous procure d'aller comme l'éclair, de prendre, de transformer, de donner, de régner. L'enfant apprend, avant toute chose, qu'il n'est rien qu'on n'obtienne par des discours convenables. La voie de la justice et du travail est longue au contraire. Diable ! Diable ! En ce diabolique mélange de faux et devra, de vrai qui n'est jamais vrai et de faux qui n'est pas tout à fait faux, je reconnais une idée parfaite, où sont rassemblés tous les dieux inférieurs, dieux de nature, et dieux politiques. Qu'ils existent, c'est évident ; ils ne sont qu'existence ; ils sont l'existence même, par laquelle nous sommes pris et repris. Seulement l'existence n'est point dieu. Quoi de plus fort qu'un glacier ? Il pousse des montagnes de rochers ; il creuse la vallée, il fond en torrent et en fleuve ; il arrose les campagnes et les villes. Force aveugle ; conquérant. César est aveugle aussi ; il arrache, il rase, il se détourne, selon le hasard oblique. Victoires et défaites ne font que dessiner les arêtes du monde. Un empire est comme un fleuve ; le sable est plus fort que le fleuve ; le vent est plus fort que le sable. C'est pourquoi Jésus disait : « Mon empire n'est pas de ce monde. » Le diable dit mieux, sans aucune parole, que son empire est de ce monde. Mais quel accord des légendes, des arts, et même des mots ! Quel nivellement de tous les dieux en ce seul mot, le diable ! Qu'il soit damné de toute éternité, cela est plein de sens. Car l'univers est toujours, et sans valeur toujours. L'esprit est trompé s'il ne croit d'abord à lui-même, et seulement à lui-même.
Descartes n'a pas dédaigné d'élever le diable au niveau des Méditations ; il le nomme Malin Génie, et lui reconnaît pouvoir de tromper par l'évidence, et même par le vrai. C'était nier énergiquement le dieu extérieur ; et de là a suivi, et doit toujours suivre, le moment du doute hyperbolique. Car, il ne faut pas s'y tromper, Descartes s'est élevé de douter de l'incertain à douter du certain. Ce doute reste. Il est désormais attaché à toute chose qui se montre, car elle ne se montre jamais dans sa vérité ; et c'est l'esprit armé seulement de lui-même et de choses qui ne sont point, qu'on nomme idées, c'est l'esprit qui débrouillera les prestiges de l'arc-en-ciel, de la neige, de l'aimant, et de ce soleil qui n'est lumineux qu'en nos yeux, qui n'est chaud que sous notre peau.
Cette fameuse révolution est de philosophie. Mais elle éclaire par l'analogie la révolution chrétienne et ses frappantes images. Car il est vrai que le culte de l'esprit est ce qui donne valeur, et ce qui remet l'inférieur à sa place. Mais il est vrai aussi que l'inférieur ne restera pas à sa place un seul moment, et qu'il ne cessera de vouloir rabattre tout le reste à sa loi animale. Il est très exact de dire que tout est tentation, que toute apparence est fausse par le diable et vraie par l'esprit. L'erreur n'est rien ; mais elle apparaît pourtant. Tel est l'être propre au diable, qui n'est que condamné.
Les conséquences étonneront. Car le propre de la religion de l'esprit est de repousser les miracles. Qu'elle ne les nie point tous, cela signifie encore une fois que toutes les religions sont ensemble dans l'homme, et que, comme je veux le redire, les religions sont moins les étapes de l'homme que les étages de l'homme. Ce qu'il faut admirer, c'est que la religion de l'esprit, quoique mêlée de sorcellerie agreste, et souillée de puissance urbaine, ait pourtant vocation de nier d'abord tout miracle, d'après sa grande image du diable, qui peut
toujours offrir l'apparence d'un miracle. On ne rend pas justice au christianisme, même borné, si l'on ne pense pas aux religions troubles qu'il a dépassées et condamnées, rabaissant à jamais les oracles au degré où nous les voyons, et niant par provision le monde ancien, où tout était miracle. c'est dire, et on ne peut manquer de le dire, que l'esprit est juge du miracle ; et, au fond, que l'esprit ne peut jamais tirer du miracle rien qui ne le fortifie en lui-même et ne lui donne ferme résolution contre tous les prestiges. Même théologiquement il faut arriver à dire que les miracles vrais ne sont exceptions que pour nos esprits troublés et aveuglés, et qu'ils confirmeraient au contraire la loi de l'esprit si nous savions tout. c'est ainsi que le Descartes éternel se bat contre le Malin Génie, Descartes toujours menacé d'erreur, et même, si l'on peut dire, assuré d'erreur ; mais la maudissant d'avance, et s'enfuyant dans son autre vie, où l'esprit se rassure de lui-même. À quoi nous mènent, dans le tumulte du monde, ces grandes images du diable, et de la croix qui dissipe l'apparition. Car le juste en croix en dit assez, je pense, et plus qu'assez sur la nécessité et les pouvoirs ; et dès qu'on attache la suprême valeur à cet insigne d'humiliation, le diable n'a plus qu'à retomber sur ses quatre pattes.
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MessageSujet: Re: "Les dieux" par Alain (Émile Chartier) (1868-1951)   Jeu 2 Aoû 2007 - 17:34

L'esprit enfermé dans le corps et plus grand que tous les mondes, l'esprit qui n'est qu'un moi et qui est tout, paraît encore mieux dans la musique et dans la poésie, qui sont les arts suprêmes de l'esprit. Cette grande suite de signes concordants nous confirme dans cette idée que la religion de l'esprit est mieux sauvée d'impureté par ses images que par ses discours. Ce que nous estimons au-dessus de tout nous ne pouvons pas l'effacer ; nos plus hauts plaisirs, et même quand le diable y serait, nous détournent d'oublier tout à fait nos parties nobles.
Par cette sorte de politesse, nous sommes encore loin de sainteté. L'homme n'est jamais fier d'être animal, soit dans ses plaisirs, soit dans ses colères. Il y eut toujours des sages qui se gardèrent de ces deux excès, apercevant même la liaison entre l'un et l'autre, et que le pouvoir, cruel par système, va naturellement à la folie orgiaque. Socrate a tout dit là-dessus. Marc-Aurèle empereur et Épictète esclave ont poussé à l'extrême le souci de ne pas déshonorer la partie gouvernante. Ils ont une juste idée de la grandeur humaine, qu'ils séparent du costume, de la richesse, du pouvoir. Ils la recherchent, ils l'honorent sous les apparences, ce qui est pressentir l'égalité et même la fraternité. Ils sont païens pourtant. Pascal les a marqués d'orgueil. C'est qu'ils se disent et se connaissent fils du monde. Cherchant, comme fit plus tard Christophe, le plus puissant des maîtres, ils se sont arrêtés à cette grandeur étalée, ils s'y sont soumis. « Tout ce que m'apportent tes saisons est pour moi un fruit, ô Nature ! » On sait que, par ce détour, ils s'accommodaient de Jupiter et des autres Olympiens, qui n'étaient à leur raison que des noms poétiquement donnés aux grandes forces. Et c'est bien par la puissance qu'ils cheminaient en leurs pensées vers la raison universelle. « Rien n'est plus puissant que le monde ; rien n'est plus grand, rien n'est plus beau ; donc le monde est raison. » Ce n'était pas assez de se démettre de puissance ; car c'était encore adorer la suprême puissance. Ils voyaient l'homme petit ; d'où un mépris d'eux-mêmes en un sens, et un prompt mépris des autres peut-être. Fils du monde, ils étaient fils d'orgueil. Peut-être, en essayant de comprendre les images chrétiennes, nous arriverons à savoir que la puissance déshonore même Dieu. D'après cette même idée on comprend le prophète hébraïque, qui parle au nom d'un dieu terrible, mais ici sans les dimensions du monde, qui ne sont rien au regard de l'esprit. Cette double idée, du grand et beau spectacle, et de l'esprit absolu, dont les commandements nous dépassent, se retrouve, comme on sait, dans la théologie chrétienne. Elle y sonne mal. Elle n'y est point principale. C'est une méprise sur le sublime ; car le sublime n'est point dans la puissance contemplée, mais dans un retour sur la puissance de la contempler, qui est esprit présent et esprit intime. Et, de toute façon, l'idée d'un ordre gouvernant et d'un esprit gouvernant altère la notion de l'esprit. Car tout est fait et tout est dit. Le salut vient de Dieu et le mérite est nul. On aperçoit ici toutes les subtilités de la grâce, et l'ordre nouveau de la charité, qui abaisse et relève. Là se trouve le centre des méditations d'une conscience qui n'a que soi et qui n'a que Dieu. Ce paradoxe est une donnée de la situation humaine. Car l'esprit en n'importe qui, et si faible qu'il se sente, n'en a pas moins le pouvoir de compter au delà de tout nombre et de franchir toute limite ; et, bien mieux, le pouvoir d'errer, inséparable du pouvoir de penser, implique la liberté, comme Descartes l'a vu, comme chacun le sent. Et la liberté est positivement surnaturelle, en ce sens qu'aucune représentation d'un objet mécanique ne peut en rendre l'idée. Ces notions jettent le philosophe en des travaux pénibles et toujours à refaire. On a assez dit que la conscience à l'épreuve, et devant un devoir sans ambiguïté, ou même dans la recherche de ce qui serait le mieux, considère aussitôt que la faute principale, et peut-être la seule, est de prononcer que l'homme est incapable de vouloir. En ces problèmes, qui sont eux-mêmes de volonté, la puissance de l'esprit se trouve menacée, et dans l'esprit même, par la puissance extérieure. Il s'agit toujours de choisir entre l'éternel César et la conscience libre. Et, puisque le poids de César ne fait pas question, il ne s'agit pas, en cet extrême du débat avec soi, de mesurer et contre-mesurer. L'entendement n'y sert point. Il faut choisir par générosité, comme parle Descartes, ou par charité, comme dit l'apôtre. Mais il faut bien de la réflexion pour n'y voir pas de différence. Le saint fait ce pas, par un sentiment juste de soi-même, et avec bonheur. Quand je dis que la religion est humaine et non inhumaine, je ne m'engage pas par là à l'expliquer toute. Je dis seulement qu'il faut y regarder avec attention, et que, plus on y regarde, plus on comprend que l'homme pensant devait arriver à ces subtilités d'abord étonnantes, mais qui toutes éclairent l'homme à lui-même. Descartes a certainement pensé que libre lui-même il adorait un Dieu libre. Cette condition peut être développée, pourvu qu'on ne se laisse pas reprendre par le mirage d'un entendement infini. Si l'esprit est libre, et si Dieu est esprit, il s'offre une grâce et un secours, qui n'est pas autre chose que la liberté même. Et dire qu'il faut mériter la grâce et qu'on ne la mérite jamais sans la grâce, c'est dire de la plus riche façon, et par le mot sans doute le plus beau, que nous nous affirmons libres, et que, par les données mêmes du problème, cette affirmation ne garantit rien ; elle n'est inépuisable que si l'on y croit ; et cette foi même, qui est la suprême foi et la seule foi, cette foi même est libre. La nature ne fournit point ; la nature ne marche point par la liberté une fois posée, de même que le courage de la veille ne sert pas pour le lendemain. Cette condition, en un sens abandonnée et sans secours, est pourtant tout secours et seul secours. Cette sorte de reprise de soi est continuelle dans la moindre de nos pensées. Tu te sauveras seul, telle et l'inspiration divine. C'est pourquoi Pascal, suivant en cela Descartes plus qu'il ne croit, veut un ordre au-dessus des esprits, qui sont eux-mêmes infiniment au dessus des choses, et le nomme ordre de volonté ou de charité. L'amour, cette heureuse confiance, ne s'arrête donc pas à l'esprit suprême ; il bondit au delà et trouve sa propre notion. Le saint nous attend à ce troisième ciel.
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MessageSujet: Re: "Les dieux" par Alain (Émile Chartier) (1868-1951)   Jeu 2 Aoû 2007 - 17:40

Je t'aiderai ; mais c'est toi-même qui t'aideras. Car le libre ne peut aimer que le libre. C'est ainsi que la puissance s'est retirée. Et telle est l'éclipse étonnante de l'ancien dieu, qui n'est effrayant que par l'absence. Il serait impie d'y croire, et Jésus lui-même a refusé le secours des anges. La théologie chrétienne a tout naïvement conservé Dieu le Père, le dieu des juifs, le dieu des armées ; mais elle considère comme des réprouvés les juifs, qui n'adorent que lui. Cette sorte de déposition marque toute la grandeur d'âme propre aux saints. Car ils ne nient pas absolument le pouvoir, mais ils le laissent dans son nuage, ils ne le reçoivent point en leur conseil secret. Ils traduisent ainsi l'étrange pouvoir du père, qui est tout de nature, et qui doit être nié à un moment, quoiqu'il reste toujours environné de respects. La loi extérieure doit faire place à la loi intérieure ; tel est l'avenir du fils bien-aimé. Ainsi cette métaphore dit très bien ce qu'elle veut dire. Le saint contemple l'homme en sa perfection humiliée ; il joint Dieu et l'homme en une seule image ; il pense que l'homme et Dieu sont intimement ensemble dans l'homme libre ; il voit cet homme libre sur une croix ; il juge, comme Platon, qui a annoncé ce grand spectacle dans sa République, que ce supplice prouve au moins que la vertu n'est pas un moyen de puissance. Leçon pour les rois. Mais comment comprendre que ce juste est à la fois et très certainement tout à fait homme et tout à fait Dieu, selon l'expression de Hegel ?
Les subtilités théologiques, qui abondent sur ce point-ci, sont proprement académiques ; toutefois l'incarnation et la rédemption expriment avec force des mouvements humains assez touchants. Mais il faut pourtant juger, d'après nos chutes réelles et nos saluts réels, cette sorte de complot dans l'esprit pur, et ce supplice volontaire de l'être venu d'en haut. Ces tableaux sont de nature, et supposent des réserves de volonté et de grâce, ce qui ne peut s'entendre que par mécanique, ou, si l'on veut, par logique, car c'est tout un. C'est de nouveau vouloir incorporer le miracle dans la nature, qui ne le reçoit point. Que Dieu n'ait pu racheter les hommes, à cause de l'énormité de l'offense, que par le sacrifice de son propre fils, ce n'est qu'intrigue et finesses d'avoué, sans aucune lumière réelle sur nos problèmes. Nous ne sommes que matière en tout cela, et troupeau calculé. Mais que voulons-nous dire et que pensons-nous par l'homme-dieu ? Il faut revenir aux anciens passages et à l'ascension réelle qui fait toutes nos pensées. L'anthropomorphisme n'est nullement une erreur de sauvage ; et l'Olympe grec est réellement le premier salut de nos anciens tressaillements. Jupiter est un homme, mais n'arrive pas encore à être un dieu, sinon par rapport au serpent, à la vache, au loup, au singe, à l'éléphant. Jupiter n'est pas assez dieu ; il n'est pas non plus tout à fait homme ; car il ne se dépasse point, et jamais ne se juge. Il est bonhomme, comme sera toujours César incontesté. Et c'est parce qu'il n'est pas assez homme qu'il n'est pas encore digne d'être dieu. Jéhovah, tout au contraire, n'est plus homme du tout, et sa manière d'être incompréhensible n'est pas celle de l'homme, mais plutôt celle de l'indescriptible qui se cache dans les bois ou dans le nuage. Cet esprit pur ne peut plus s'incorporer ; il est coupé de l'homme, et revient sur l'homme en prodige extérieur. Il fallait, de ces oscillations, revenir plus près de l'homme vrai. La religion s'est donc incarnée, comme la logique s'est incarnée, si ce n'est que l'esprit gardait quelque chose de son sublime égarement, qui est au moins un essai de l'infinité véritable. Et ce n'est pas peu d'avoir reconnu et commémoré le modèle spirituel de l'homme, et encore couronné d'épines, non seulement jugeant mieux que nous et aimant mieux que nous, mais souffrant mieux que nous. Tel est le second moment de l'esprit, et par un mouvement double, qui nous élève de l'athlète au saint, et qui nous ramène du pur esprit à l'esprit fraternel. Il faut admirer que cette dialectique, qui est d'abord poésie et geste d'homme, nous ait jeté encore en pâture de réflexion le troisième terme, l'esprit, qui ôte toute ambiguïté du problème de notre salut. Après la Pâque de l'esprit, la Pentecôte et ses langues de feu ; par quoi l'esprit est incorporé de nouveau à nos éléments, et confié à chacun de nous. Ce qui achève cette grande mythologie par nous mettre à l'école, de façon que nous n'allions pas oublier ni mépriser un avenir de jugements, d'hérésies et de persécutions. Car, selon l'esprit rien n'est pensé une fois pour toutes, et rien n'est réglé ; au contraire tout est à refaire depuis le commencement et avant le commencement, sous la loi de liberté et d'amour, mais avec le redoutable devoir de douter par la foi même. Nous sommes dans ce mouvement ; nous en jugeons mal. Les porte-croix s'en tiennent à ce qu'ils savent, ce qui fait qu'ils ne savent plus rien. Ceux qui ont jeté la croix oublient la condition du supplice, et voudraient faire régner l'esprit par les moyens de César. Et cette double méprise vient de mal juger de l'esprit, qui n'est jamais, qui ne peut rien, qui périt tout en son image pensée, qui ne vit enfin que par une incrédulité continuelle. J'ai voulu marquer ce caractère de ne rien croire, qui se voit dans le saint. Car, au regard des anciennes religions, le saint est ce grand esprit qui ne se laisse prendre à rien de ce qu'on croit, repoussant richesses et promesses, blasphémant de Pan et de César, séparé de famille, d'honneur, de pouvoir, et même de son intérieure richesse, car il a jugé l'orgueil et doute même de son propre salut. C'est ce qu'il nomme charité, et c'est très bien nommé ; car la charité va toujours et directement contre ce qui se fait croire ; et l'amour de soi, ici rétabli en son centre, va contre tout ce que l'on croit si aisément et si agréablement de soi. Nos saints sont pauvres et dans des mansardes, comme furent toujours les Saints, et dévoués, sans se croire dignes, à une étincelle d'esprit qui ne fait rien et ne promet rien. Toutefois, quant au devoir de la sauver, et sans aucune espérance, ces douteurs n'ont jamais aucun doute. C'est pourquoi j'ai placé tout ce livre sous l'image de Christophore ou Christophe, nom qui signifie Porte-Christ.
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MessageSujet: Re: "Les dieux" par Alain (Émile Chartier) (1868-1951)   Jeu 2 Aoû 2007 - 17:51

Je n'ai point l'intention d'éclairer davantage, par les seules raisons, la plus haute religion, toujours s'échappant d'elle-même. Mais plutôt je veux montrer, par d'autres exemples, que la poésie va devant, et éclaire encore aujourd'hui nos pensées, comme elle fit toujours. Chacun pressent que la femme n'est point l'esclave de l'homme, et que la force, ici plus évidemment qu'ailleurs, ne peut décider. D'où les plus hardis ont dessiné un droit de la femme qui est abstrait et qui choque ; car, encore une fois, derrière le système politique, si pa rfait qu'on le suppose, se tient la force, qui écrasera toujours sans regarder.
Le droit des contrats est beau par l'esprit, mais il n'est aussi qu'une manière d'égaliser le combat, ce qui laisse les faibles sans recours. Or ces pénibles arrangements se sont montrés moins efficaces, et plus tardivement, que l'imagerie naïve que la révolution chrétienne devait produire comme un modèle des moeurs. Car la théologie n'a pas inventé le culte de la mère ; bien plutôt elle y a toujours résisté, alors que la contemplation sans paroles développait selon l'humain le mythe initial. Car en cette génération continue du fils qui remplacera le père, nous savons, par notre expérience d'enfant, que la mère ne cesse d'intercéder auprès du pouvoir gouvernant, jusqu'à créer, par sa grâce propre, presque tout l'amour paternel, et peut-être tout. Par ces messages échangés et renvoyés, qui tempèrent la nécessité extérieure, la Sainte Famille fut un objet de choix pour les peintres, et une règle d'heureuse méditation pour le passant, relevé aussitôt de l'image de César et des Bacchantes. Car la nature soutenait alors la fiction presque insoutenable de l'Homme-Dieu par la représentation d'une mère qui ne cesse de guetter ses plus belles espérances dans un petit être qui ne peut encore les porter. Mais, bien mieux, cette double faiblesse peint l'ordre humain comme il est en de beaux moments, sous la protection de l'éternel charpentier.
Il est dans l'ordre que le charpentier pense aux arbres, à la hache, à l'aplomb, aux angles, à tout le dehors, et aux forces impitoyables ; d'où lui vient une sévérité et autorité qui n'est point de lui. L'urgence et l'ordre des travaux, voilà ce qu'il annonce ; nul ne conteste et ne contestera le genre de pouvoir qui appartient à l'orage, au froid, à la pluie. Il n'y aurait point de pouvoir temporel d'aucune espèce si la sécurité ne dépendait d'un monde aveugle qui détruit comme il produit. Tel est donc l'homme, toujours un peu plus sérieux et absent qu'on ne voudrait, devant le libre échange des sentiments naïfs. Ce regard pensif se porte toujours au dehors et au loin. La pensée maternelle est toute repliée ; encore repliée quand elle se pose sur l'être neuf qu'elle a formé, et qu'elle porte toujours ; encore repliée lorsqu'elle parcourt ce dedans de la maison, cette coquille de l'homme, qui est le domaine féminin. Le mot de Platon « conserver les choses du dedans » prend de lui-même un sens métaphorique, plus vrai que l'autre. Car le dedans est l'image de l'homme, et dessine en creux la forme humaine ; mais cette forme elle-même signifie une loi intérieure de formation, aussi sensible à la femme que le sont à l'homme les mains qui tiennent la hache. Et je comprends, sur le front même de l'homme, la triste fonction de détruire, comme au visage de la femme, par une sorte d'absence au monde, l'heureuse fonction de créer et de conserver. Ces deux pouvoirs ne peuvent être rivaux ; il est dans l'ordre, au contraire, que chacun d'eux aime l'autre et le veuille complet. L'enfant entend ce double langage, et grandit dans ce double culte des choses comme elles sont, et de l'homme comme il devrait être. Ces idées ne sont nullement cachées ; chacun estime à son prix cette double protection ; chacun sépare les deux pouvoirs, le spirituel et le temporel, au point même de leurs racines. Et pourtant, par l'ambiguïté même du droit, qui veut composer ce qui ne compose point, je dessine mieux les deux ordres en suivant de l'oeil cette peinture familiale, qu'en suivant, dans les conversations et dans les livres, les abstraites et fuyantes pensées que l'on propose sur ce grand sujet. C'est que la nécessité extérieure ne cesse de rompre la forme humaine. L'extérieur envahit, et la pensée est sur les remparts. Il faut donc céder ; il faut trahir. Mais le dangereux amour trahit encore plus subtilement, par un assaut de l'animalité pure, qui est un genre de naïveté aussi adorée que redoutée. Toute la civilisation s'exerce sur ce point d'extrême union et d'imminente désunion. Dans la crypte de Chartres, au bord d'un puits très profond, le guide récite qu'en des temps très anciens, on adorait en ce même lieu une sorte de Vierge mère. Cette idée fut toujours formée, toujours détruite, toujours retrouvée. Cette idée est comme toute idée ; elle n'a que nous. Béni soit le visage qui nous la rappelle, puisqu'enfin il le peut quelquefois. Ainsi parle la muette image à la Gretchen du Faust. Nous ne penserons pas mieux ; nous ne penserons rien d'autre ; car je défie qu'on pense l'amour par les seules divinités des champs et des bois, par la vache, par le singe, par
le satyre ; je ne dis pas l'amour dans les autres, je dis l'amour que l'on sent, l'amour aimé. Il y a une grande aventure dans l'amour, et périlleuse, et belle, mais qui mène loin. C'est pourquoi Faust frémit au seul nom des Mères, ensevelies au plus profond de la nature ; car il y a une sorte de profanation à les retrouver là. Et, quoique ce soit une loi de fer d'avilir ce qu'on aime, je doute qu'il existe un homme qui s'abandonne tout à fait à cette fureur démoniaque, si naturellement liée au culte ancien. Qui se sauve un peu, il monte plus haut qu'il ne voulait. Toujours est-il qu'on ne pense pas à bon marché. Même dans la physique il faut du sévère et du pur, et une séparation des ténèbres et de la lumière, par cette forte main d'artisan que Michel-Ange a dessinée. Je n'envoie pas au monastère ; c'est s'en aller de la vie. Je vois qu'une vie passable suppose bien des monastères d'un petit moment, toutes les fois qu'on refuse un certain degré d'injustice, de puissance, ou de plaisir ; ces moments sont nos pensées. Heureux qui se réjouit de ses pensées. Ce que je sais bien, c'est que les pensées diaboliques ne sont pas des pensées longtemps. Dont le Méphistophélès de Goethe est un exemple qui glace. Et ce n'est pas par une vaine métaphore que nous pensons la mécanique même par des idées pures, on dirait vierges. Sans ce regard à l'autre monde, nous ne verrions même pas celui-ci. Tels sont les fils du tissu humain. Et Platon dit très bien en se jouant que le dieu du Timée, ayant fait ce monde aux parfaits balancements, l'a arrondi et fermé de toutes parts, et n'y remettra plus jamais la main. Manière admirable de dire que l'homme ne trouvera nulle part que l'homme, et que cela suffit pour ses mille vies d'un seul instant.
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J-P Mouvaux
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MessageSujet: Re: "Les dieux" par Alain (Émile Chartier) (1868-1951)   Jeu 2 Aoû 2007 - 18:57

Il y aurait beaucoup à dire sur tout ça.

Je reprends seulement :

Code:
Les guerres sont toutes de religion

Proposition inverse : les guerres sont toutes des conflits d'intérêts économiques et/ou de territoire.
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florence_yvonne
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MessageSujet: Re: "Les dieux" par Alain (Émile Chartier) (1868-1951)   Jeu 2 Aoû 2007 - 20:10

oui, mais elles sont justifiées par les religions
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MessageSujet: Re: "Les dieux" par Alain (Émile Chartier) (1868-1951)   Jeu 2 Aoû 2007 - 22:59

florence_yvonne a écrit:
oui, mais elles sont justifiées par les religions

Les deux "grandes guerres" européennes du XXe siècle n'ont pas été faites au nom d'une religion, pas plus que les guerres napoléoniennes.

Avec la guerre actuelle entre l'hyperpuissance US et la "mouvance islamiste" on a une régression en ce sens que les parties en présence se servent de la religion pour exciter leurs troupes.
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florence_yvonne
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MessageSujet: Re: "Les dieux" par Alain (Émile Chartier) (1868-1951)   Ven 3 Aoû 2007 - 18:54

J-P Mouvaux a écrit:
florence_yvonne a écrit:
oui, mais elles sont justifiées par les religions

Les deux "grandes guerres" européennes du XXe siècle n'ont pas été faites au nom d'une religion, pas plus que les guerres napoléoniennes.

Avec la guerre actuelle entre l'hyperpuissance US et la "mouvance islamiste" on a une régression en ce sens que les parties en présence se servent de la religion pour exciter leurs troupes.

la seconde guerre c'est fait au nom d'une idéologie de pureté de la race qui ressemble beaucoup à la lutte pour la prédominence d'une religion, c'est le même système
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