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 Delphine Horvilleur : « De véritables héroïnes jalonnent le récit biblique »

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MessageSujet: Delphine Horvilleur : « De véritables héroïnes jalonnent le récit biblique »   Jeu 9 Mar 2017 - 20:18

Le monde des religions

Propos recueillis par Virginie Larousse - publié le 26/06/2013

Et si Dieu était une femme ?, nous interrogions-nous dans notre numéro de juillet 2013. Pour le rabbin Delphine Horvilleur, certaines figures féminines de la Bible ont pris leur destin en main et eu un rôle politique.

Le dieu d’Israël, dans la Bible, est décrit en des termes éminemment masculins : jaloux, autoritaire, colérique. Une place est-elle néanmoins laissée à l’expression du féminin sacré ?

C’est vrai, le dieu de la Bible est souvent présenté à travers la métaphore de l’époux jaloux qui se fiance à un peuple dont il attend une fidélité parfaite, mais qui le déçoit constamment – l’image de l’adultère symbolisant en fait l’idolâtrie. Quiconque a une relation avec Dieu se trouve donc dans une position féminine, dans une relation de conjugalité avec le divin. Il faut bien sûr se dégager de l’équation simpliste de féminin égal femme et masculin égal homme. Évidemment, Dieu n’est pas homme et l’humanité n’est pas femme. En outre, dans la tradition juive mystique ou ésotérique, Dieu peut présenter les attributs du féminin, par exemple à travers la notion de shekinah, qui fait référence à la présence féminine d’un divin en exil dans notre monde. Si Dieu n’est pas représenté dans le judaïsme, des attributs féminins sont parfois utilisés pour le définir, en particulier celui des seins. Quand les fidèles du Temple de Jérusalem, dans l’Antiquité, s’approchaient de sa partie la plus sacrée, le Saint des saints, cet espace caché par un voile ne laissait apercevoir de l’extérieur qu’une forme étrange : la poitrine d’une femme. Cela ne veut pas dire que Dieu est femme, mais que ce qui a semblé le plus juste à nos sages pour donner à imaginer une vision du sacré était une image érotique. Le divin s’appréhende de la même manière qu’on approcherait une femme dans une relation érotique, dans la quête d’un Autre qu’on désire, mais qui ne peut nous appartenir.

Par ailleurs, la Bible donne une vision plutôt positive des femmes, à travers des figures hautes en couleur : les matriarches, Ruth, Esther… Et c’est aussi par les femmes que se transmet la judéité.


Ce qui est troublant, c’est que de véritables héroïnes jalonnent le récit biblique : elles prennent leur destin en main, changent leur vie – voire le destin de l’humanité –, ont un rôle politique ou prophétique. Puis il y a eu, sans doute au cours des premiers siècles de notre ère, un basculement. Dans bien des religions, la femme va commencer à incarner le mauvais genre. On va restreindre son espace pour la cantonner au monde domestique. Difficile de savoir qui a influencé qui. Ce qui est sûr, c’est que se diffuse, à cette époque, aussi bien dans le monde grec que dans les écrits des apôtres et des Pères de l’Église, ou dans les écrits rabbiniques, cette image de la femme réduite au foyer.


Quant à savoir pourquoi le judaïsme se transmet par la mère, ce point est assez mystérieux. Il semble que jusqu’à une époque assez tardive, le judaïsme était plutôt patriarcal. Dans la Bible, certains Hébreux, notamment Moïse, épousent des femmes non juives, ce qui n’empêche pas l’identité de leur enfant d’être clairement définie. Il semble qu’il y ait un basculement difficile à dater vers la matrilinéarité. Certains disent que l’identité donnée par la mère est plus sûre que celle du père ; d’autres disent que c’est la loi grecque de transmission de la citoyenneté que les Juifs auraient adoptée. Mais si un enfant de mère juive est effectivement juif, c’est surtout au père que revient le devoir d’éduquer son enfant dans la tradition. La mère est davantage un vecteur biologique de judéité. D’autant que bien souvent, les femmes ne sont pas censées étudier les textes sacrés.

Dans la Bible, l’injonction de pudeur ne concerne pas exclusivement les femmes. Vous décrivez ainsi Adam comme « le premier pudique de l’Histoire ». Pourquoi a-t-elle fini par ne s’appliquer qu’à elles ?

Là aussi, c’est un mystère. La nudité couverte est une injonction récurrente dans la Bible, cet appel concernant même davantage les hommes que les femmes. Pourtant, un glissement va s’opérer et faire que cette pudeur en vient à concerner seulement le corps féminin. Comme si la femme était plus nue que l’homme en toutes circonstances. Cela doit provenir du fait que les textes sont interprétés quasi exclusivement par des hommes. Ils considèrent que leur corps a une extériorité, une frontière, alors que le corps féminin, à leurs yeux, est ouvert vers l’extérieur, poreux. La pudeur vient pallier une faille, mais elle constitue aussi une force, car elle pousse à aller à la rencontre de l’autre. C’est une invitation à la rencontre et non à l’éloignement – ce que notre société comprend mal. De la reconnaissance que l’autre n’est pas totalement visible, que je ne peux pas tout voir de lui et que lui ne peut pas tout voir de moi, naît le désir de la rencontre. La transparence totale est un déni violent de la rencontre de l’autre. De même, le discours religieux fondamentaliste utilise la pudeur pour éradiquer l’autre – en l’espèce, le féminin.

À une époque où l’impudeur et l’excès de transparence caractérisent la société – pas seulement du point de vue vestimentaire –, quelle serait l’expression d’une juste pudeur ?

Notre société est obsédée par la transparence. Attention, je ne dis pas qu’il faut revenir à l’opacité politique, au flou ou au tabou. Mais on peut cacher des choses dans nos vies sans que cela fasse de nous des personnes suspectes. La transparence forcée conduit à un appauvrissement des relations humaines.

Votre livre est, dites-vous, une invitation à une lecture « pudique » des textes sacrés. Qu’entendez-vous par là ?

Les fondamentalistes, au nom de la pudeur, en reviennent à une lecture littérale des textes qui refuse toute richesse interprétative. Or, chaque interprétation est un voile dont on pare le texte, qui va l’enrichir et le faire briller. Paradoxalement, ceux qui dénudent le texte sont ceux qui voilent les femmes ! Je pense qu’il est urgent de réhabiliter une lecture pudique du texte, de dire qu’aucun d’entre nous ne peut accéder à sa vérité nue et crue. Il doit en permanence être paré de nouveaux textiles, de nouvelles interprétations. Je joue, dans mon livre, sur les métaphores du texte-textile. Le texte doit être interprété comme un exercice de haute couture où le couturier surpique et repique les interprétations des générations passées. Mettre le texte à nu revient à l’appauvrir, à le violer, en faisant croire qu’un lecteur aurait seul la capacité de le dénuder dans sa toute vérité. Les Juifs n’ont jamais pris la Bible au sens littéral. Il y a toujours eu un travail d’interprétation. Le verset « œil pour œil, dent pour dent », par exemple, ne doit pas être pris au pied de la lettre. Sinon, quitte à s’invectiver à coups de versets, pourquoi ne pas lapider son voisin quand il ramasse du bois un samedi, comme y invite le livre sacré ? Il y a une malhonnêteté dans la littéralité.

Le voile est mentionné à de multiples reprises dans la Bible, et pas seulement comme attribut féminin. Au fond, que symbolise-t-il ?

L’individu voilé par excellence, dans la Bible, est la figure majeure de la virilité : Moïse. Après être allé sur le Sinaï et avoir vu Dieu, son visage est paré d’un voile, car il rayonne trop de la rencontre, ce qui ne serait pas supportable pour le commun des mortels. Dans la littérature rabbinique, les voiles marquent l’accès au sacré. On n’y accède pas brutalement. Le divin s’approche toujours de façon progressive, voilé. Il est dans la suggestion, le flou, dans le mouvement subtil d’un voile qui oscille.

Le voile matérialise la séparation entre le profane et le sacré. Puisque c’est à la femme que certains religieux imposent de se voiler, est-ce à dire que le féminin serait, par essence, sacré ?

En effet, c’est une façon de dire qu’il y a dans le féminin du sacré, du mystérieux, de l’inaccessible, quelque chose qui relie à l’Au-delà – que ce soit un au-delà de la vie, de la mort, du prénatal. Le problème, c’est que le discours du féminin sacré constitue bien souvent un prélude à l’enfermement social des femmes.

Que cache réellement cette peur de la femme ?

On retrouve dans les textes la crainte de la contamination. L’homme, qui se perçoit comme un être fermé, non poreux, peut exister dans le monde extérieur sans craindre une dissolution. La porosité du féminin, être ouvert, représente donc pour lui une menace. Je crois aussi qu’il y a une crainte de la prise de conscience, pour l’homme, de sa propre vulnérabilité, le féminin étant l’être perçu comme un être vulnérable, qui dépend de ses instincts. D’où la volonté de tenir ce non-contrôle à distance, dans une illusion que la virilité caractérise, elle, le contrôle.

Masculin et féminin s’opposent-ils dès la Création ?

Il est très utile de revenir au premier chapitre de la Genèse – que tout le monde pense à tort connaître –, car il inscrit la création de l’homme dans une androgynie originelle. Quand Dieu crée l’homme à son image, il le crée « masculin et féminin », et non, comme les traductions l’indiquent souvent de manière erronée, « mâle et femelle ». Cela ne signifie pas que les hommes et les femmes n’existent pas en tant que tels, mais qu’une complexité des genres est intrinsèque à l’humanité. Ensuite, dans le deuxième chapitre de la Genèse, le récit est tout autre : Adam cherche désespérément une compagne, se percevant totalement masculin, comme s’il avait oublié qu’il était, en partie, féminin. N’est-on pas en train de refouler cette essence masculine-féminine de la Genèse ? Ces tout premiers chapitres de la Bible, me semble-t-il, devraient nourrir le débat actuel sur les genres. Au lieu de cela, la religion est un des derniers remparts qui s’oppose à une réflexion profonde sur les genres au-delà des sexes, renvoyant chaque sexe aux attributs de son genre : fonction conjugale ou maternelle pour la femme, comme si elle ne pouvait être rien d’autre. Or, la différence anatomique entre les sexes ne devrait pas appauvrir l’expérience symbolique de l’autre genre.


Rabbin du Mouvement juif libéral de France, Delphine Horvilleur a publié notamment En tenue d’Ève : Féminin, Pudeur et Judaïsme (Grasset, 2013).
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